Lettre à la France de l’Amérique post-11 septembre : leçons apprises trop tard

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John W. Whitehead (né en 1946) est un avocat et auteur américain spécialisé dans le droit constitutionnel et les droits de la personne. En 1982, il a fondé The Rutherford Institute, un organisme sans but lucratif voué à la défense des libertés civiques et des droits de la personne. M. Whitehead a écrit plusieurs livres, notamment A Government of Wolves: The Emerging American Police State (Un gouvernement de loups : émergence de l’état policier américain) et Battlefield America: The War on the American People (Champ de bataille Amérique : la guerre contre le peuple américain).

Dans mon dernier article*, j’ai présenté une entrevue réalisée en 1984 avec Yuri Bezmenov, un agent soviétique qui était passé à l’Ouest en 1970, dans laquelle celui-ci décrivait le programme de guerre psychologique en quatre étapes apparemment élaboré par le KGB pour abattre une nation.

Le KGB n’existe peut-être plus en tant que tel, mais cela ne veut pas dire que ceux qui détiennent véritablement le pouvoir ne mettront pas à profit tous les outils qui leur tombent sous la main pour accomplir leurs secrets desseins.

Je suis d’avis qu’avec les attentats terroristes de Paris, la France a eu droit à la troisième phase de cette guerre, la crise, et qu’elle aborde maintenant la quatrième et dernière étape, la « normalisation » : création d’un état policier en état de guerre perpétuel à la 1984.

La France se trouve au même point que les États-Unis dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Dans une lettre à la France, publiée le 16 novembre, l’auteur américain John W. Whitehead avertit les Français de ce qui les attend s’ils ne sont pas vigilants tandis que leur gouvernement les entraîne dans une voie périlleuse qui a permis de plonger les Américains dans un état policier – sans que la majorité d’entre eux s’en rende compte.

Henri Thibodeau RiderInBlack

* Après les États-Unis, l’Europe et la France succombent à la guerre psychologique


Lettre à la France de l’Amérique post-11 septembre : leçons apprises trop tard

John W. Whitehead, 16 novembre 2015

Traduit de l’américain par Henri Thibodeau, avec la permission de l’auteur

« Ceux qui peuvent abandonner la liberté essentielle pour obtenir un peu de sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité. » — Benjamin Franklin

250px-Goeringcaptivity« Le peuple peut toujours être converti à la cause des dirigeants. C’est facile. Tout ce que vous avez à faire, c’est de leur dire qu’ils sont attaqués, et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme qui expose le pays au danger. Cela marche de la même manière dans tous les pays. » — Hermann Goering, commandant militaire allemand et successeur désigné d’Hitler

Pour ceux qui se souviennent du moment où les premières tours se sont effondrées le 11 septembre [2001], les attentats de Paris évoquent une troublante impression de déjà vu.

Une fois de plus, il y a ce même sentiment de choc. Les mêmes images choquantes de carnage et de douleur dominent les nouvelles. La même incrédulité devant la possibilité que quiconque puisse être si haineux, si monstrueux, si mauvais pour faire de telles choses à un autre être humain. Les mêmes effusions de soutien et d’unité provenant du monde entier. Une même crainte que cela aurait pu facilement nous arriver, à nous ou à nos proches.

Maintenant, les tambours de guerre retentissent. Des avions de combat français ont mené une série de frappes aériennes « symboliques » sur des cibles syriennes. Les frontières de la France ont été fermées, Paris a été mise sous les verrous et les militaires patrouillent dans ses rues.

Ce qui reste à voir, c’est si la France, se retrouvant dans la même position que les États-Unis il y a quatorze ans, suivra les traces de l’Amérique tandis qu’elle envisage la meilleure façon de consolider ses défenses, d’assurer le fragile équilibre entre sécurité et liberté, et comment faire justice au nom de ceux qui ont perdu la vie.

Voici quelques-unes des leçons que nous avons apprises trop tard aux États-Unis sur la façon dont nos libertés peuvent être éviscérées, si nous le permettons, en échange d’une illusoire promesse de sécurité.

Méfiez-vous des législations colossales qui élargissent les pouvoirs du gouvernement au détriment de l’ensemble des citoyens. Adopté à la va-vite par le Congrès à peine 45 jours après les attaques du 11 septembre, le USA Patriot Act a enfoncé un pieu dans le cœur du Bill of Rights [charte des droits et libertés américaine], sapé les libertés civiles, étendu les pouvoirs du gouvernement, et ouvert la porte à la surveillance à grande échelle des citoyens américains par leur propre gouvernement.

Les frappes préventives ne feront qu’engendrer des contrecoups. Non content de faire la guerre contre l’Afghanistan, qui avait servi de base pour Oussama ben Laden, les États-Unis se sont lancés dans une guerre préventive contre l’Irak pour « empêcher tout adversaire de contester la supériorité militaire de l’Amérique et adopter une politique de première frappe contre les menaces terroristes “avant qu’elles ne viennent à maturité”. » Nous subissons encore les répercussions de l’échec de cette politique qui a abouti à des vies perdues, au gaspillage des fonds publics, à la fomentation de la haine contre les États-Unis, et à la poursuite de la radicalisation des cellules terroristes.

La guerre coûte cher. Il y a beaucoup de raisons d’aller en guerre, mais ceux qui ont préconisé que les États-Unis demeurent en guerre, année après année, sont les entités mêmes qui ont le plus profité de ces opérations et exercices militaires sans fin. Depuis 2001, le contribuable américain a jusqu’à présent dû débourser plus de 1,6 trillion $ [américains] pour « des opérations militaires, la formation des forces de sécurité en Afghanistan et en Irak, l’entretien des armements, le soutien des bases, la reconstruction, l’entretien des ambassades, l’aide étrangère et les soins médicaux aux anciens combattants, ainsi que des opérations de renseignement liées à la guerre et non comptabilisées par le Pentagone ». D’autres estimations qui tiennent compte des dépenses liées à la guerre, des prestations aux anciens combattants et de divers billets à ordre indiquent que le total approche plutôt les 4,4 trillions $. Et ces chiffres ne tiennent pas compte de plus de 210 000 civils tués jusqu’à présent, ou des 7,6 millions de réfugiés déplacés de leurs foyers en raison des frappes de drones et de la violence sans fin.

Prôner la torture nous met sur le même pied que les terroristes. Les horreurs qui ont eu lieu à la prison américaine d’Abou Ghraib, en Irak, continuent de choquer ceux qui arborent une certaine décence. Des photographies divulguées aux médias montraient « des militaires américains humiliant, blessant et molestant des prisonniers irakiens d’une myriade de façons perverses. Devant du personnel militaire américain (hommes et femmes) souriant et approbateur, des hommes nus étaient menacés par des chiens, cagoulés, ou forcés à prendre des poses à caractère sexuel, tenus debout avec des fils attachés au corps, ou laissés à saigner sur les planchers de la prison ». Ajoutant à cette dépravation, le gouvernement des États-Unis a légalisé l’usage de la torture, y compris la simulation de noyade, en violation du droit international, et continue de sanctionner les violations des droits de la personne dans la poursuite de la sécurité nationale. Les ramifications ont été d’une grande portée, et la police locale emploie aujourd’hui des tactiques de torture semblables dans des lieux clandestins comme Homan Square à Chicago[3].

Autoriser le gouvernement à espionner les citoyens ne réduira pas les actes de terrorisme, mais cela se traduira par une société de surveillance soumise et surveillée. Comme sous-produit de cet âge post-11 septembre dans lequel nous vivons, si vous entrez dans un magasin, êtes au volant de votre voiture, consultez vos courriels, ou parlez au téléphone à des amis et à votre famille, vous pouvez être sûr que certains organismes gouvernementaux (que ce soit la NSA ou une autre entité) sont à l’écoute et surveillent vos agissements. Et cela ne tient même pas compte des fouinards corporatifs comme Google qui surveillent vos achats, votre furetage sur le Web, vos messages Facebook et autres activités dans le cyberespace. Nous sommes tous transformés en paquets de données dans des dossiers gouvernementaux. La conséquence effrayante de cette surveillance sans fin est une population plus anxieuse et soumise.

Ne vous laissez pas distraire par le cycle des nouvelles au point de perdre de vue ce que fait le gouvernement. L’Américain moyen a du mal à suivre et se souvenir de tous les « événements », fabriqués ou autres, qui se produisent comme sur des roulettes et nous gardent distraits, illusionnés, amusés, et isolés de la réalité de l’état policier américain. Qu’il s’agisse d’événements significatifs ou sans importance, quand nous sommes bombardés d’une couverture mur-à-mur d’actualités et de cycles de nouvelles qui changent tous les jours, il est difficile de se concentrer sur un point précis — notamment, s’assurer que le gouvernement respecte la primauté du droit; et ceux qui détiennent le véritable pouvoir le savent très bien. De cette façon, les anecdotes ou distractions qui maintiennent l’attention de la populace sur les grands titres et les spectacles de divertissement les empêchent également de garder l’œil sur les empiétements constants du gouvernement sur leurs libertés.

Si vous cessez de tenir le gouvernement responsable devant la primauté du droit, les seules lois qu’il respectera seront celles utilisées pour réprimer la population. N’ayant pas réussi à faire respecter la primauté du droit par les représentants gouvernementaux, le peuple américain s’est trouvé aux prises avec un gouvernement qui contourne, bafoue et viole la Constitution avec peu de conséquences. La criminalisation excessive, les stratagèmes de confiscation de biens[4], la brutalité policière[5], les prisons à but lucratif, la surveillance sans mandat, les raids par des équipes tactiques d’intervention, les détentions indéfinies, les agences et les tribunaux clandestins sont quelques-unes des pratiques flagrantes menées par un gouvernement qui fonctionne au-delà des lois.

Ne transformez pas votre pays en champ de bataille, vos citoyens en combattants ennemis, et vos agents d’application de la loi en extensions de l’armée. Une armée permanente – un facteur qui a poussé les premiers colons [américains] vers la révolution — dépouille les citoyens de tout vestige de liberté. Comment peut-il y avoir un semblant de liberté quand il y a des blindés dans les rues, des campements militaires dans les villes, des hélicoptères Black Hawk et des drones armés patrouillant les airs? C’était pour cette raison que ceux qui ont fondé l’Amérique avaient confié le contrôle direct de l’armée à un gouvernement civil, avec un commandant en chef civil. Ils ne voulaient pas d’un gouvernement militaire, dirigeant par la force. Ils ont plutôt opté pour une république soumise à la primauté droit : la Constitution des États-Unis. Malheureusement, en Amérique, nous avons maintenant du mal à préserver un semblant de liberté devant des forces policières et des organismes d’application de la loi qui ressemblent à l’armée et se comportent comme elle, avec aussi peu d’égard pour le quatrième amendement, et des lois comme la NDAA [National Defense Authorization Act] qui permettent aux militaires d’arrêter et de détenir indéfiniment des citoyens américains, ainsi que des exercices militaires qui acclimatent le peuple américain à la vue de blindés dans les rues, de campements militaires dans les villes, et d’avions de combat qui patrouillent au-dessus de leurs têtes.

Tant que vous demeurerez craintifs et méfiants les uns envers les autres, vous serez incapables de vous unir pour contrer les menaces posées par un gouvernement avide de pouvoir. Assez vite, les représentants du gouvernement américain ont découvert un moyen efficace de mettre en œuvre leurs politiques autoritaires sans provoquer un soulèvement des citoyens : la peur. Ceux qui détiennent le véritable pouvoir veulent que nous nous sentions menacés par des forces hors de notre contrôle (terroristes, tireurs fous, poseurs de bombes). Ils veulent nous maintenir dans la peur et à la merci du gouvernement et de ses agences militarisées pour notre sécurité et notre bien-être. Par-dessus tout, ils veulent que nous soyons méfiants les uns des autres, divisés par nos préjugés, et prêts à nous entre-égorger.

Si vous négociez votre liberté pour la sécurité, les terroristes auront gagné. Nous avons suivi un parcours étrange et éprouvant depuis le 11 septembre 2001, jonché des débris de nos libertés autrefois tant vantées. Nous sommes passés d’une nation fière d’être un modèle de démocratie représentative à un modèle de la façon de persuader un peuple épris de liberté à marcher au tambour d’un état policier. Et ce faisant, nous avons démontré qu’Oussama Ben Laden avait raison. « La liberté et les droits de la personne sont condamnés en Amérique », avait-il averti. « Le gouvernement américain va conduire le peuple américain — et l’Occident en général — dans un enfer insupportable et une vie étouffante. »

Pour résumer les choses, la destruction qui a commencé avec les attaques terroristes du 11 septembre a pris les envergures d’une campagne tous azimuts marquée par la terreur, les traumatismes, l’acclimatation et l’endoctrinement visant à acclimater les Américains à la vie dans l’État policier des États-Unis. Les noms et les visages de l’épouvantail changent avec le temps, mais le résultat final reste le même : notre acquiescement aveugle à tout ce que le gouvernement veut faire en échange d’une illusoire promesse de sécurité nous a transportés dans une société où les agents du gouvernement molestent régulièrement les citoyens tout en épiant conjointement avec l’État corporatif les détails les plus intimes de notre vie privée.

BATTLEFIELD_242x200-238x197La leçon apprise, comme je le documente dans mon livre Battlefield America: The War on the American People [Champ de bataille Amérique : la guerre contre le peuple américain], est très simple : quand vous empruntez la voie vers un état policier, il est très difficile de revenir en arrière.

Notes ajoutées par Henri Thibodeau

  1. Article original : To France from a Post-9/11 America: Lessons We Learned Too Late
  2. Les notes [entre crochets] sont des ajouts.
  3. Au mois d’octobre, le quotidien britannique The Guardian révélait que le service de police de Chicago avait fait disparaître près de 7000 personnes à Homan Square, un entrepôt désaffecté utilisé comme comme lieu de détention clandestin.
  4. Selon l’analyste financier Martin Armstrong, ces stratagèmes ont permis de saisir près de 12,6 milliards de dollars aux États-Unis entre 1989 et 2010. Selon le FBI, les sommes saisies en 2014 (environ 4,5 milliards $) excédaient la valeur des biens volés par des criminels (environ 3,9 milliards $) au cours de la même année, ce qui faire dire à M. Armstrong que « les policiers dérobent maintenant plus de biens que les criminels ».
  5. Sputnik International indiquait le 17 novembre que le nombre de personnes abattues par des policiers aux États-Unis avait atteint le cap des 1000 victimes pour l’année en cours (2015).
French policeman holds a weapon on November 21, 2015 as he patrols at the Colmar Christmas market. French lawmakers gave near-unanimous backing on November 20 to a three-month extension of the state of emergency introduced following the attacks in Paris in which 130 people died. AFP PHOTO / SEBASTIEN BOZON / AFP / SEBASTIEN BOZON

AFP | Sébastien Bozon

Mise à jour, 30 novembre

Dave Hodges (The Common Sense Show) mentionnait hier soir (dimanche 29 novembre) que ses contacts à Paris lui indiquaient que certaines personnes considérées comme « dissidentes » par les autorités ont été assignées à résidence dans le cadre du sommet international sur les soi-disant changements climatiques. Voir notamment Perquisitions musclées, assignations à résidence contestées… La France à l’épreuve de l’état d’urgence, sur RTL.

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4 Responses to Lettre à la France de l’Amérique post-11 septembre : leçons apprises trop tard

  1. S.Mercier says:

    J’ai bien apprecié cet article. Merci Henri!

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  2. Une lettre percutante et qui me questionne sur les enjeux et me laisse perplexe face à l’avenir.
    Bravo, une belle réflexion bien documentée

    Michel (commentaire reçu par courriel)

    Like

  3. Loup says:

    Tout d’abord merci Henri pour ton travail de traduction de ces documents pertinents et à la pointe de l’actualité. Cela me permet de les diffuser à des personnes qui ne comprennent pas l’anglais mais qui sont par ailleurs tout-à-fait conscientes du terrible piège qui est sur le point de se refermer sur nous. Je suis entièrement d’accord avec cette dernière analyse. Il y a aujourd’hui deux France qui correspondent à deux qualités de source informative, celle de la propagande conventionnelle (télé, presse) et celle des médias alternatifs (internet). L’une, complètement lobotomisée, est prête à laisser-faire toutes les dispositions gouvernementales susceptibles de calmer le jeu et l’autre, bien que lucide, ne sait malheureusement que faire, tant le tissu social est distendu, les gens divisés et abattus moralement et économiquement. Sur le net, il y beaucoup d’échanges à ce sujet mais dans la réalité rien ne s’organise.
    Je suis depuis peu en France (j’ai passé 15 ans en Amérique latine) et je me rends compte de l’étendue des dégâts. Il est peut-être un peu tard pour réagir…
    Quand aux abus policiers, ils ont déjà commencé un peu partout, sous forme de perquisitions sauvages, à domicile ou dans des établissements publics, surtout contre des musulmans.
    On se demande de qui les français ont le plus peur, des “terroristes” ou de la police !?
    En tous cas, ils ont peur, c’est sûr. Et je suis persuadée que c’est l’effet escompté.
    Salutations fraternelles

    Liked by 1 person

    • Merci Loup pour ton judicieux commentaire. La peur est l’outil de manipulation par excellence. Et il est effectivement très tard, les puissances occultes sont passée récemment en mode accéléré. Mais il faut continuer de les dénoncer aussi longtemps que nous pourrons.

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