« Est-ce que la peur mène au fascisme? » — John W. Whitehead

English abstract
Does Fear Lead to Fascism? A Culture of Fear and the Epigenetics of Terror
In this article published December 7 by The Rutherford Institute, constitutional attorney and author John W. Whitehead writes that “As history makes clear, fear leads to fascistic, totalitarian regimes… We are at a critical crossroads in American history, and we have a choice: freedom or fascism. Let’s hope the American people make the right choice while we still have the freedom to choose.Click here to read this sobering article.

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Répétez après moi : les terroristes veulent étouffer la liberté, mais Big Brother veille sur nous…

Est-ce que la peur mène au fascisme? La culture de la peur et l’épigénétique de la terreur

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John W. Whitehead (né en 1946) est un avocat et auteur américain spécialisé dans le droit constitutionnel et les droits de la personne. En 1982, il a fondé The Rutherford Institute, un organisme sans but lucratif voué à la défense des libertés civiques et des droits de la personne. M. Whitehead a écrit plusieurs livres, notamment A Government of Wolves: The Emerging American Police State (Un gouvernement de loups : émergence de l’état policier américain) et Battlefield America: The War on the American People (Champ de bataille Amérique : la guerre contre le peuple américain).

John W. Whitehead, The Rutherford Institute, 7 décembre 2015

Traduit de l’américain par Henri Thibodeau avec la permission de l’auteur

« Personne ne peut terroriser une nation tout entière, à moins que nous ne soyons tous complices. » — Edward R. Murrow, journaliste américain

L’Amérique[2] vit une épidémie de proportions historiques.

Cette contagion qu’on répand comme un feu de brousse transforme les communautés en champs de bataille et soulève les Américains[3] les uns contre les autres.

Emportés par les affres de cette maladie, des gens habituellement courtois ont été transformés en zélotes belliqueux, tandis que des personnes d’un naturel pacifique amassent des armes et s’exercent à la défense civile.

Ce fléau pour notre nation — et qui se répand comme un feu de brousse — est fait d’un dangereux mélange de peur jumelée à des doses malsaines de paranoïa et d’intolérance, funestes expressions de l’Amérique post-11 septembre dans laquelle nous vivons.

Où que l’on regarde, les gens de la gauche comme ceux de la droite fomentent la méfiance et la division. On ne peut pas y échapper.

On nous nourrit constamment de peur : peur des terroristes, peur des immigrants illégaux, peur des gens trop religieux, peur des gens qui ne sont pas suffisamment religieux, peur des musulmans, peur des extrémistes, peur du gouvernement, peur de ceux qui ont peur du gouvernement. La liste est interminable.

La stratégie est simple et efficace : le meilleur moyen de contrôler la populace consiste à employer la peur et la discorde.

La peur rend les gens idiots.

Confondez-les, divertissez-les avec des nouvelles et du divertissement ineptes, dressez-les les uns contre les autres en transformant des différends mineurs en affrontements sérieux, et captivez-les pour des questions sans intérêt national.

Encore mieux, divisez les gens en factions, persuadez-les qu’ils sont des ennemis les uns des autres, et faites en sorte qu’ils hurlent les uns contre les autres à en étouffer tout autre son. De cette manière, ils ne pourront jamais s’entendre et ils seront trop distraits pour remarquer l’état policier qui se referme sur eux, jusqu’à ce que le rideau tombe finalement.

C’est ainsi que les gens s’asservissent eux-mêmes et permettent aux tirants de s’imposer.

La nation a si bien été prise au piège par ce stratagème machiavélique que peu d’Américains parviennent même à réaliser qu’on les manipule pour qu’ils adoptent cet état d’esprit qui « nous » oppose à « eux ». Au contraire, abreuvés de peur et de haine envers des opposants fantômes, ils acceptent de consacrer des millions de dollars et [d’immenses] ressources à des élections politiques, une police militarisée, l’espionnage technologique et des guerres interminables, espérant obtenir une garantie de sécurité qui ne vient jamais.

Pendant ce temps, ceux qui sont au pouvoir — retenus et payés par les lobbyistes et les grandes sociétés — font avancer leurs coûteux programmes et c’est nous, les « dindons de la farce », qui écopons des factures d’impôts et des fouilles corporelles, des rafles policières, et de la surveillance continuelle.

Allumez le téléviseur ou ouvrez un journal n’importe quel jour de la semaine, et vous vous trouverez assaillis de rapports sur la corruption au sein du gouvernement, les malversations, la police militarisée et des équipes d’intervention tactique en maraude.

L’Amérique est déjà entrée dans une nouvelle phase, dans laquelle des enfants sont arrêtés dans les écoles, d’anciens combattants sont détenus par des agents gouvernementaux en raison du contenu de leurs messages sur Facebook, et des citoyens américains respectueux de la loi voient leurs mouvements suivis, leurs transactions financières documentées et leurs communications surveillées.

Ces menaces ne doivent pas être sous-estimées.

Pourtant, ce qui est encore plus dangereux que ces violations de nos droits fondamentaux, c’est la langue dans laquelle elles sont formulées : le langage de la peur. C’est une langue parlée efficacement par les politiciens des deux côtés de l’assemblée, promulguée par les experts des médias du haut de leurs chaires sur la télévision par câble, commercialisée par les grandes sociétés, et codifiée dans des lois bureaucratiques qui font bien peu pour rendre notre existence plus sûre.

La peur, comme le montre l’histoire, est la méthode la plus souvent utilisée par les politiciens pour étendre les pouvoirs du gouvernement. Alors même que le président Obama insiste sur le fait que « la liberté est plus puissante que la peur », les tactiques de son administration continuent de miser sur la crainte d’une autre attaque terroriste pour faire progresser le programme du complexe militaro-industriel et de la sécurité.

Une atmosphère de peur imprègne l’Amérique moderne. Cependant, avec la criminalité à son plus bas niveau depuis 40 ans, une telle peur du terrorisme est-elle rationnelle?

Même dans la foulée des fusillades de San Bernardino et de Paris, les statistiques indiquent que vous êtes 17,600 fois plus susceptible de mourir d’une maladie cardiaque que d’une attaque terroriste. Vous êtes 11,000 fois plus susceptible de mourir d’un accident d’avion que d’un complot terroriste impliquant un avion. Vous êtes 1,048 fois plus susceptible de mourir d’un accident de voiture que d’une attaque terroriste. Vous êtes 404 fois plus susceptible de mourir d’une chute que d’une attaque terroriste. Vous êtes 12 fois plus susceptible de mourir d’une suffocation accidentelle au lit que d’une attaque terroriste. Et vous êtes 9 fois plus susceptible d’étouffer à mort dans votre propre vomissure que de mourir dans une attaque terroriste.

En fait, ceux qui vivent dans l’état policier américain ont huit fois plus de chances d’être abattus par un policier que par un terroriste. Ainsi, le bavardage incessant du gouvernement au sujet du terrorisme n’est rien de plus que de la propagande, la propagande de la peur, une tactique utilisée pour terroriser, soumettre et contrôler la population.

Jusqu’à présent, ces tactiques fonctionnent.

Les attaques du 11 septembre, les attentats de Paris, et maintenant la fusillade de San Bernardino ont réussi à réduire le peuple américain à ce que le commentateur Dan Sanchez appelle « des millions de personnes ayant la mentalité d’un troupeau qui se rueront vers l’État pour qu’il assure leur sécurité, bêlant par pitié, par pitié, dépouillez-nous des libertés qui nous restent. »

Sanchez continue :

Je ne suis pas terrifié par les terroristes; c’est-à-dire que je ne suis pas, moi-même, « terrorisé ». Au contraire, je suis terrifié par ceux qui sont terrorisés; terrifié des masses bovines qui sont si facilement manipulées par les terroristes, les gouvernements et les médias amplificateurs de la terreur qu’ils permettent à notre pays de glisser vers le totalitarisme et la guerre totale…

Je ne crains pas de manière irrationnelle et disproportionnée des djihadistes musulmans brandissant une bombe, ou des blancs dingues armés jusqu’aux dents. Mais je crains de façon rationnelle et proportionnelle ceux qui les craignent, et les régimes qu’une telle terreur favorise. L’histoire démontre que les gouvernements sont capables d’assassiner et d’asservir en masse, bien au-delà de ce que des militants égarés peuvent accomplir. Les terroristes à l’échelle industrielle sont ceux qui portent des cravates, des chevrons, et des emblèmes. Mais ces terroristes peu nombreux sont impuissants sans l’acquiescement servile de la multitude terrorisée. Il n’y a rien d’autre à craindre que les craintifs eux-mêmes…

Cessez d’avaler l’alarmisme exagéré du gouvernement et de ses complices dans les médias corporatifs. Cessez de les laisser utiliser l’hystérie provoquée par de minuscules menaces pour vous conduire dans les bras de la tyrannie, qui est la plus grande menace de toutes.

Comme l’histoire le montre clairement, la peur mène aux régimes fascistes et totalitaires.

C’est une formule assez simple. Crises nationales, annonces d’attaques terroristes et fusillades sporadiques nous maintiennent dans un état de peur constant. La peur nous empêche de réfléchir. La panique émotionnelle qui accompagne la peur désactive effectivement le cortex préfrontal, ou la partie rationnelle de notre cerveau. En d’autres termes, quand nous sommes consumés par la peur, nous cessons de réfléchir.

Une population qui cesse de réfléchir par elle-même est une population qui est facilement dirigée, facile à manipuler, et facilement contrôlée.

Comme je l’ai documenté dans mon livre Battlefield America: The War on the American People [Champ de bataille Amérique : la guerre contre le peuple américain], les éléments suivants sont quelques-uns des ingrédients nécessaires à un État fasciste :

  • Le gouvernement est dirigé par un chef puissant (même s’il ou elle assume ses fonctions par le biais du processus électoral). Tel est le principe du pouvoir fasciste (autrement dit, la figure paternelle).
  • Le gouvernement tient pour acquis que rien ne limite son pouvoir. C’est l’autoritarisme, qui évolue finalement vers le totalitarisme.
  • Le gouvernement fonctionne ostensiblement sous un système capitaliste tout en étant soutenu par une immense bureaucratie.
  • Le gouvernement, par l’entremise de ses politiciens, exprime puissamment et continuellement son nationalisme.
  • Le gouvernement est obsédé par la sécurité nationale tout en évoquant constamment de terrifiants ennemis internes et externes.
  • Le gouvernement établit un invasif système de surveillance nationale et développe une force paramilitaire qui n’est pas redevable devant le citoyen.
  • Le gouvernement et ses diverses agences (fédérales, provinciales, et locales) développent une obsession envers le crime et le châtiment. C’est la criminalisation à outrance.
  • Le gouvernement devient de plus en plus centralisé tout en s’alignant étroitement avec les pouvoirs corporatifs pour contrôler tous les aspects des structures sociales, économiques, militaires et gouvernementales du pays.
  • Le gouvernement utilise le militarisme comme point central de sa structure économique et fiscale.
  • Le gouvernement devient de plus en plus impérialiste afin de maintenir la puissance du complexe militaro-industriel.

Les parallèles avec l’Amérique moderne sont impossibles à ignorer.

« Toutes les industries sont réglementées. Chaque profession est catégorisée et organisée, » écrit Jeffrey Tucker. « Chaque bien et chaque service sont taxés. L’accumulation sans fin de l’endettement est préservée. “Immense” ne suffit même pas à décrire la bureaucratie. Les préparatifs militaires ne cessent jamais, et la guerre avec un quelconque ennemi étranger demeure une perspective quotidienne. »

Pour que le marteau du fascisme s’abatte définitivement, il faudra l’ingrédient essentiel : la majorité de la population devra non seulement accepter que cette solution est pragmatique, mais qu’elle est nécessaire. En temps de « crise », le pragmatisme est prôné comme principe essentiel — c’est-à-dire que pour assurer notre sécurité, le gouvernement doit militariser la police, nous dépouiller de nos droits constitutionnels fondamentaux et criminaliser pratiquement toute forme de comportement.

Non seulement la peur graisse-t-elle les roues de la transition vers le fascisme en cultivant des citoyens craintifs, soumis, pacifiés et timorés, mais elle s’immisce également dans notre ADN de manière à ce que notre peur et notre conformisme soient transmis à notre progéniture.

C’est ce qu’on appelle hérédité épigénétique, la transmission par l’ADN des expériences traumatisantes.

Par exemple, des chercheurs en neuroscience ont observé avec quelle rapidité la peur peut se transmettre entre des générations de souris par l’entremise de l’ADN. Comme le Washington Post le rapporte :

Dans cette expérience, les chercheurs ont appris à des souris mâles à craindre l’odeur des fleurs de cerisier en associant leur parfum à de légers chocs sur leurs pattes. Deux semaines plus tard, ils ont copulé avec des femelles. Leur progéniture a été élevée jusqu’à l’âge adulte sans jamais être exposée à cette odeur. Pourtant, quand les petits l’ont humée pour la première fois, ils sont soudainement devenus anxieux et craintifs. Ils sont même nés avec plus de neurones dans leurs narines permettant de détecter l’odeur des fleurs de cerisier, et plus d’espace dans le cerveau consacré à détecter l’odeur de la fleur de cerisier.

La conclusion? « Une souris qui vient de naître, apparemment inconsciente des rouages ​​du monde, peut effectivement être influencée par l’information accumulée par ses ancêtres pendant des générations. »

Considérons maintenant les conséquences sur les êtres humains de craintes et d’expériences [négatives] héritées pendant des  générations. Comme le rapporte le Washington Post, « des études sur les êtres humains suggèrent que les enfants et les petits-enfants ont peut-être ressenti l’impact épigénétique d’événements traumatisants comme une famine, l’Holocauste ou les attentats terroristes du 11 septembre 2001. »

En d’autres termes, la peur, le traumatisme et le conformisme peuvent être transmis d’une génération à l’autre.

Dans le passé, la peur a été un outil essentiel des régimes fascistes, et elle est maintenant à l’œuvre dans notre monde contemporain — et tout cela soulève des questions fondamentales sur nous comme êtres humains, et sur ce que nous seront prêts à abandonner afin de perpétuer l’illusion de la sécurité.

Pour reprendre les mots du psychologue Erich Fromm :

Est-ce que la nature humaine peut être modifié de manière à ce que l’homme oublie son aspiration à la liberté, la dignité, l’intégrité, l’amour — c’est-à-dire, l’homme peut-il oublier qu’il est humain? Ou est-ce que la nature humaine possède un dynamisme qui réagira à la violation de ces besoins humains fondamentaux en essayant de changer une société inhumaine en une société humaine?

Nous sommes à un carrefour déterminant dans l’histoire américaine, et nous avons un choix : la liberté ou le fascisme.

Espérons que le peuple américain fasse le bon choix tandis que nous avons encore la liberté de choisir.■

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Notes du traducteur

  1. Les ajouts entre [crochets] sont du traducteur.
  2. Remplacez le mot « Amérique » par le nom de votre pays et voyez si le chapeau fait.
  3. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas remplacer le mot « Américains » par votre nationalité si vous n’êtes pas convaincu que le chapeau fait…

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