Noam Chomsky : survol des crimes de guerre des présidents américains depuis la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à Clinton

Dans cette entrevue enregistrée en 2003 et diffusée sur la chaîne YouTube Chomsky’s Philosophy le 7 octobre 2014, l’écrivain et philosophe américain Noam Chomsky identifie certains crimes commis par les présidents américains depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, crimes qui justifieraient des mises en accusation si les principes du tribunal de Nuremberg étaient appliqués. On peut toujours rêver.

English Abstract

In the interview above dating back to 2003, Noam Chomsky goes over some of the crimes committed by US presidents since the end of Wold War II that would probably have made them indictable under the Nuremberg principles. Published October 7, 2014, on Chomsky’s Philosophy YouTube Channel.


Traduit par Henri Thibodeau RiderInBlack Henri’s Web Space

Interviewer :

Vous avez dit que si les principes de Nuremberg étaient appliqués, tous les présidents depuis la Deuxième Guerre mondiale pourraient être mis en accusation.

Chomsky:

C’est probablement vrai.

Interviewer :

Pouvons-nous rapidement faire le tour? Qu’a fait Eisenhower qui justifierait une mise en accusation?

Chomsky:

Eisenhower [photo à droite] a renversé le gouvernement nationaliste conservateur de l’Iran avec un coup d’État militaire. Il a renversé le premier — et le dernier — gouvernement démocratique du Guatemala par un coup d’État militaire et une invasion suivie d’années de…

Iran Shah Mohammad Reza Pahlavi

En Iran, cela a mené à une dictature brutale qui a duré 25 ans, finalement renversée en 1979. Au Guatemala, cela a mené à des atrocités massives qui se poursuivent encore — cela après presque 50 ans.

En Indonésie — on ne l’a appris que tout récemment — il a mené une importante campagne de terreur clandestine depuis l’après-guerre jusqu’à ce que Cuba et le Nicaragua… dans un effort pour morceler l’Indonésie et lui retirer les îles limitrophes où se situent la majorité de ses ressources, et pour miner ce qui était alors considéré comme la menace de la démocratie indonésienne. L’Indonésie était [une société] trop libre et trop ouverte. Elle permettait la participation d’un parti politique des gens pauvres. Ils gagnaient beaucoup de terrain. Alors Eisenhower a soutenu et contribué à fomenter une rébellion militaire dans les îles limitrophes.

Je ne fais que commencer, et ce sont tous des actes criminels.

Interviewer :

Qu’en est-il de Kennedy?

Chomsky:

Kennedy était l’un des pires. D’abord, il a envahi le Sud-Vietnam. Sous l’administration Eisenhower, ils avaient bloqué un accord politique en 1954, et mis en place un genre d’état basé sur la terreur, style Amérique latine, qui avait tué entre 60 et 70 000 personnes à la fin de l’époque Eisenhower, suscitant une réponse, une réaction qui, Kennedy l’a réalisé, ne pouvait être contrôlée de l’intérieur [du pays], alors il l’a simplement envahi.

Bombardement au napalm, 1962.

En 1962, environ un tiers des bombardements ont été effectués par l’US Air Force, dans le Sud, par des avions américains portant des insignes du Sud-Vietnam, mais avec des pilotes Américains. Il a autorisé le napalm. Il a commencé à utiliser des armements chimiques pour détruire les cultures. Ils ont commencé des programmes qui ont conduit des millions de personnes vers ce qui revenait à des camps de concentration. C’était une agression.

Dans le cas de Cuba, ce n’était qu’une vaste campagne de terrorisme international qui a presque mené à la destruction du monde, qui a mené à la crise des missiles, et on pourrait continuer. Encore là, ce sont tous des actes criminels.

Interviewer :

Et Johnson?

Chomsky:

Et bien, Johnson a étendu la guerre en Indochine au point où il a fini par y laisser trois ou quatre millions de morts. Il a envahi la République dominicaine pour y bloquer ce qui semblait être une révolution démocratique. Il a soutenu l’occupation israélienne à ses débuts. Encore là, nous pouvons faire le tour du monde.

Prenons Carter…

Interviewer :

Nous allons y venir, mais Nixon est le suivant.

Chomsky:

Nixon, on n’a même pas besoin d’en parler. Nous pouvons le passer, d’accord?

Interviewer :

Ford alors.

Chomsky:

Eh bien, Ford n’a été là que brièvement, mais suffisamment longtemps pour appuyer l’invasion indonésienne du Timor-Oriental, qui s’est rapproché d’un génocide autant que cela est possible dans l’histoire moderne. Ils ont prétendu s’y opposer, mais ils l’ont soutenu en secret; en fait, pas si secrètement.

Immédiatement après l’invasion, les É.-U. se sont joints au reste du monde pour la condamner au Conseil de sécurité, mais l’ambassadeur Moynihan a eu la gentillesse de nous expliquer dans ses propres mots que ses instructions consistaient à rendre les Nations unies entièrement inefficaces par toute action qu’elles pourraient prendre pour contrer l’invasion indonésienne, et il affirme avec fierté qu’il y est parvenu avec un succès considérable. Et dans la phrase suivante, il mentionne que dans les mois qui ont suivi, environ 60 000 personnes ont été tuées, et puis il passe à un autre sujet. C’est pour les premiers mois. Il y en a probablement eu des centaines de milliers.

Officiellement, les É.-U. ont annoncé un boycottage sur les armements, mais secrètement ils ont augmenté les livraisons d’armes, incluant les équipements anti-insurrection, pour que les Indonésiens puissent compléter l’invasion. Ce n’est qu’une brève période au pouvoir, mais c’est un acte criminel, très grave en fait. C’est un grave crime de guerre.

Interviewer :

Carter?

Chomsky:

Carter a augmenté… Tandis que les atrocités indonésiennes progressaient, pour atteindre leur sommet en 1978, Carter a augmenté les livraisons d’armes à l’Indonésie. Quand le Congrès a imposé des restrictions en vertu des droits de l’homme — à ce moment-là il y avait un mouvement pour les droits de l’homme au Congrès pour bloquer les livraisons d’armements sophistiqués vers l’Indonésie — Carter s’est arrangé par l’entremise de [Walter] Mondale, le vice-président, pour qu’Israël envoie des Skyhawks américains à l’Indonésie pour lui permettre de terminer ce qui s’est avéré être pratiquement un génocide, tuant un quart de la population à peu près.

Au Moyen-Orient, Carter venait de remporter le prix Nobel. Sa grande réussite était les accords de Camp David. Les accords de Camp David sont présentés comme un triomphe diplomatique pour les États-Unis. En fait, ils étaient une catastrophe diplomatique. À Camp David, les États-Unis et Israël ont finalement accepté l’offre de l’Égypte de 1971, que les É.-U. avaient rejeté à l’époque, sauf que maintenant c’était pire du point de vue des É.-U. et d’Israël parce que les Palestiniens étaient inclus.

Pour qu’Israël accepte l’offre égyptienne de 1971, après une guerre majeure, des atrocités, etc., Carter a augmenté l’aide militaire et autre [à Israël] à plus de 50 % de l’aide mondiale totale. Israël l’a utilisée immédiatement, exactement comme ils avaient dit qu’ils le feraient, comme toute personne saine d’esprit le savait, comme une occasion d’attaquer leur voisin au nord, d’abord en 1978, puis en 1982, pour augmenter l’intégration des territoires occupés.

Et ce n’est que pour débuter. Nous pouvons continuer.

Interviewer :

Reagan?

Chomsky:

Je pense que nous n’avons pas à parler de celui-là non plus. Reagan a été le premier président à avoir été condamné par la Cour internationale de justice pour ce qu’ils ont appelé l’usage illégal de la force, c’est-à-dire du « terrorisme international », dans la guerre contre le Nicaragua. Encore là, ce n’est que pour commencer. Le Conseil de sécurité a endossé ça dans deux résolutions, toutes deux bloquées par le veto des États-Unis.

Interviewer :

Le premier Bush?

Chomsky:

Eh bien, nous pouvons commencer avec l’invasion du Panama. L’invasion du Panama qui selon les Panaméens a entraîné la mort d’environ 3 000 personnes. Comme il n’y a jamais d’enquête, qui sait si c’est vrai ou non. Ceci a été fait afin de kidnapper un criminel désobéissant qui avait été soutenu par les États-Unis tout au long de ses pires atrocités.

Interviewer :

Noriega?

Chomsky:

[Manuel] Noriega, qui a été amené en Floride et jugé pour des crimes qu’il avait perpétrés pour la majeure partie à la solde de la CIA. OK, il s’agit d’une agression.

Nous pourrions examiner en détail la guerre en Irak : il y avait de toute évidence des opportunités — elles auraient pu ne pas fonctionner —, mais il y avait des opportunités pour une résolution diplomatique que l’administration Bush a refusé de prendre en considération, et incidemment que la presse n’a pas couvert, à une seule exception : le Long Island Newsday, qui a couvert toute l’histoire avec exactitude, et c’est le seul journal au pays à l’avoir fait.

Bombardement de Bagdad, janvier 1991.

L’administration Bush a ensuite attaqué, et l’attaque a été menée d’une manière criminelle en vertu des lois de la guerre. Ils ont attaqué des infrastructures. Si vous attaquez New York et que vous détruisez le système électrique, les systèmes d’égouts, etc., c’est considéré comme de la guerre biologique, et c’était la nature de l’attaque [qui a eu lieu]. Puis est venu un régime de sanctions, principalement sous Clinton, mais qui a débuté avec Bush, qui selon des estimations conservatrices a entraîné la mort de centaines de milliers de personnes, tout en renforçant Saddam Hussein.

Ce qui nous amène à Clinton. C’est le début. Ce n’est certainement pas la fin. Nous pourrions faire le tour. Ce cas-là suffit, mais il y en a beaucoup d’autres.

Interviewer :

Bush deux?

Chomsky:

Usine pharmaceutique détruite au Soudan le 20 août 1998, maintenant devenue un sanctuaire.

Continuons avec Clinton. Une des escapades mineures, vraiment mineures de Clinton a été d’envoyer deux missiles de croisière au Soudan pour détruire ce qu’ils savaient être une usine pharmaceutique. Il n’y avait aucune défaillance du côté du renseignement. Selon la seule estimation que nous avons, de l’ambassadeur allemand et du directeur régional de la Fondation du Proche-Orient, qui œuvre sur le terrain au Soudan, tous deux estiment que plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été tuées par un seul missile. C’est très grave. Si quelqu’un nous faisait ça, ça irait très mal, et pourtant, il y a plus encore.

Au Moyen-Orient, par exemple, Clinton a commencé en déclarant les résolutions antérieures des Nations unies, dans les mots de son administration, « obsolètes et anachroniques » : nous en avons terminé avec ça. Plus de droit international. Vient ensuite une période appelée un processus de paix, sauf que pendant le processus de paix, les colonies israéliennes — ce qui veut dire des colonies financées par les contribuables américains et soutenues par l’aide militaire et diplomatique des É.-U. — ont augmenté continuellement.


L’année extrême a été la dernière année de Clinton — le plus grand nombre de nouvelles colonies, depuis 1992. Entretemps, les colonies ont été cantonnées, morcelées en petites régions avec des projets d’infrastructure et de nouvelles colonies. Je ne sais pas ce que vous appelez ça, mais c’est [fait] sous occupation militaire. Si quelqu’un d’autre faisait ça, nous dirions que c’est un crime de guerre — et nous continuons. ■

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